Une banale journée à Ceuta : quand la géopolitique européenne piétine la responsabilité de base

Les récents événements à la frontière maroco-espagnole de Ceuta ne représentent pas seulement une énième ‘crise migratoire’ au sud de l’Europe. Ils agissent comme un puissant révélateur de la profonde crise de gouvernance, de valeurs et de solidarité qui secoue l’Union européenne.
Au Centre Régional d’Intégration du Brabant wallon (CRIBW), notre mission quotidienne est d’accompagner, d’inclure et de faciliter l’intégration des personnes étrangères à l’échelle locale. Mais lorsque nous levons les yeux de nos initiatives territoriales pour analyser la politique migratoire globale, le constat laisse place à une ironie amère face à l’absurdité du cynisme politique ambiant.
L’Europe semble avoir totalement externalisé son humanité.
1. Le renoncement à la « responsabilité de base »
Ces moments de tension aiguë mettent en lumière l’abandon de ce que l’on pourrait appeler une « responsabilité de base » de la part des leaders européens.
Pour répondre à un imaginaire sécuritaire – souvent construit sur des approximations ou des inexactitudes politiques – une majorité d’États membres s’est empressée de valider la ligne de fermeté initiée par la Première ministre italienne Giorgia Meloni et la social-démocrate danoise Mette Frederiksen.
Dans cette séquence, la priorité n’était manifestement pas à l’empathie envers les victimes, ni à la solidarité envers les autorités espagnoles en première ligne. Priorité a été donnée à l’affichage du verrouillage, quitte à tourner le dos aux valeurs démocratiques fondamentales.
2. L’équilibrisme et l’aveuglement de la scène politique belge
En Belgique, la gestion de cette crise a donné lieu à un exercice de claquettes politiques particulièrement révélateur des tensions internes :
- La rhétorique de la « fermeté humaine » : Le ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, s’est appliqué à rappeler que la protection des frontières était la priorité, tout en plaidant pour une « approche humaine ». On cherche encore le manuel méthodologique permettant de concilier le refoulement de milliers de personnes en détresse et l’humanisme.
- Les fractures au sein de la coalition : Le débat a rapidement glissé vers des logiques de politique intérieure. Alors que Georges-Louis Bouchez (MR) réclamait sur les réseaux sociaux une suspension partielle de l’espace Schengen pour isoler l’Espagne, ses propres partenaires de coalition ont dû publiquement rappeler qu’exclure Madrid ne résoudrait absolument rien.
- La fermeture institutionnelle : De son côté, la ministre de la Migration, Anneleen Van Bossuyt, a scellé le positionnement national en martelant qu’aucune personne entrée de manière irrégulière n’obtiendrait de droit de résidence en Europe.
3. Le mirage du partenaire marocain « sérieux et responsable »
Le point le plus stupéfiant de cette séquence réside sans doute dans l’indulgence, voire les félicitations, de certains représentants politiques belges à l’égard des autorités marocaines. Entendre saluer le travail de « coordination » ou qualifier le régime de Rabat de partenaire « sérieux, loyal et responsable » (comme l’a affirmé le député Ridouane Chahid) exige un sérieux rappel des faits :
- La nature du régime : Le dernier rapport de l’institut V-DEM qualifie explicitement le régime politique marocain d’« autocratie fermée ». Le pays se positionne au 91e rang sur 167 dans l’indice de démocratisation.
- L’arme géopolitique migratoire : Ce n’est pas la première fois que le pouvoir marocain orchestre ou tolère des passages massifs à Ceuta pour faire pression sur Madrid. Ce basculement s’inscrit dans un agenda géopolitique précis : l’Espagne s’est récemment opposée aux exigences budgétaires de l’OTAN et a fermement condamné la politique de l’exécutif israélien à Gaza. À l’inverse, Rabat s’affiche comme un allié clé des administrations Netanyahou et Trump.
Peut-on décemment qualifier de « responsable » un État qui instrumentalise le désespoir humain à des fins de chantage diplomatique ?
4. Quel bilan pour les droits humains ?
Pendant que les chancelleries européennes distribuent les bons points géopolitiques, le coût humain sur le terrain est, lui, dramatiquement bien réel. L’opacité des chiffres en est le symbole : alors que le bilan officiel marocain fait état de 11 décès, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) évoque la réalité de près de 130 victimes.
La réponse technique et d’urgence de l’Union européenne ? Le déploiement d’une barrière pneumatique flottante de 500 mètres. Une réponse dérisoire qui feint de croire que des lignes de plastique dans l’eau suffiront à stopper des êtres humains qui fuient la misère ou la guerre pour chercher un avenir meilleur.
Conclusion : Changer de paradigme
La sous-traitance à coups de millions de notre gestion migratoire à des régimes autocratiques ne réglera jamais les crises de l’accueil. Au contraire, elle place l’Europe en position de faiblesse et de dépendance éthique.
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